Par Joseph MIMBALE MOLANGA – Il y a belle lurette, la théorie de développement fut, implicitement voire explicitement, rattachée à la société occidentale. Il était donc inadmissible de parler du développement sans faire référence à l’occident. Cependant, aujourd’hui, grâce à l’émergence des nouveaux Etats issus du cercle banni des puissances tutélaires et grâce notamment à la montée fulgurante de l’économie chinoise, force est de constater que l’occident n’est plus seul dans ce domaine.

En effet, cette émergence n’a pas seulement dérangé les habitudes acquises en matière des relations internationales, elle a aussi profondément secoué la manière de penser le développement politique. Ainsi, de manière générale, la science politique a été la première ébranlée à travers l’échec rapide des systèmes politiques et économiques calqués sur les cendres de l’Occident, notamment en Afrique et en Asie (mimétisme institutionnel).

C’est pourquoi, à mon sens, il est inextricablement important d’aborder la problématique de ces nouvelles tendances de développement, décrypter les théories et évidemment, tirer des leçons de ces nouvelles tendances de développement dans le cadre de la Chine.

Mais quoi qu’il en soit, circonscrivons en guise d’entrée en matière, le concept clé de cette réflexion, celui du développement.

Le concept du développement

  • Comment pouvons-nous appréhender le concept du « développement » ?
  • Est-ce une croissance économique inclusive ?
  • Est-ce l’acquisition d’une indépendance économique vis-à-vis de l’extérieur ?
  • Est-ce un taux de croissance par habitant positif ?
  • Est-ce un taux d’épargne suffisant ?
  • Est-ce que développement = industrialisation ? Ou est-ce un faux problème, hérité de l’idée européenne de progrès ?

Il existe en effet autant des définitions du concept « développement », selon les approches, selon les contextes, selon les auteurs… ce qui fait en sorte que le développement soit un concept à géométrie variable, aux interprétations et significations diverses. Dans le cadre de cette étude, nous préférons l’aborder en termes de modèle. Qu’en est-il alors du modèle chinois de développement ?

Le modèle chinois de développement

Il existe plusieurs modèles, selon les auteurs, qui tentent de généraliser les réformes chinoises. Le plus important de ces modèles, approuvés dans le temps, est celui du « Consensus de Pékin ». Plusieurs auteurs appuient, certes, cette idée. J’estime néanmoins, que le Consensus de Pékin ne peut, à lui seul, éplucher l’expérience chinoise de développement.

Car l’expérience chinoise de développement devrait être décrite comme un « chemin, une voie » plutôt que comme un « modèle » ou un « paradigme ».[1]

Le développement de la Chine est un processus graduel, expérimental et synchronique d’industrialisation, de marchandisation et de mondialisation sous l’impulsion de l’Etat. C’est un processus de libéralisation économique sans libéralisation politique. Un processus d’industrialisation motivée par le capital, le travail et la technologie.

En effet, depuis le début de la politique de réforme et d’ouverture en 1978, la croissance rapide de l’économie chinoise a été une source d’engouement et d’anxiété dans le concert des nations. Depuis lors, plusieurs auteurs ont estimé que la Chine, d’un point de vue économique, pourra rattraper les Etats-Unis dans un proche avenir.

En 2008, au moment de la crise financière, les économistes de GOLDMAN SACHS prédirent que « l’économie chinoise pourrait dépasser l’économie américaine d’ici 2027 pour devenir la plus grande économie du monde ». Or, trois ans avant, ils prédirent plutôt que « d’ici 2040, la Chine deviendra la première puissance mondiale ».

Le rapport de PRICE WATER HOUSE COOPERS est plus optimiste quant au développement de la Chine. Il estime : d’ici 2020, la Chine pourrait devenir la plus grande économie du monde et que d’ici 2030, elle pourrait être plus avancée que les Etats-Unis.

Ces évaluations optimistes du développement de la Chine ont produit tour à tour, imitation, exaspération, jalousie, réaction de rejet, suspicion, chasse aux sorcières, hostilités déclarées, peur… des autres Etats à l’endroit de la Chine.

Les auteurs, partisans de la «menace chinoise» semblent avoir finalement trouvé leur preuve théorique. Certains ont même comparé la montée fulgurante de la Chine à la période de Guillaume II avec l’Allemagne, et d’autres ont prédit l’inévitable conflit entre la Chine et les Etats-Unis. Ce pessimisme apparaît même dans certains documents officiels des Etats-Unis.

Les auteurs favorables à l’expérience chinoise de développement voient par contre en la Chine, une véritable alternative au néolibéralisme occidental pour les pays en voie de développement mieux, une possibilité de développement économique alternatif.

Qu’à cela ne tienne, le développement de la Chine peut essentiellement être considéré comme un processus progressif, expérimental et simultané d’industrialisation, de marchandisation et de mondialisation sous l’impulsion de l’Etat assurant la coordination des marchés. Il est en outre, un processus de libéralisation essentiellement économique sans libéralisation politique.

De plus, en l’absence de véritables réformes politiques, l’orientation du pays vers la libéralisation des marchés et de l’économie, sont les deux principales caractéristiques de l’expérience de développement de la Chine.

Modernisation occidentale et Expérience chinoise

Les penseurs européens à l’instar de René ETIEMBLE et autres, étaient les premiers, conscients de la supériorité de la Chine devenue le modèle par excellence de la rationalité administrative.[2]

En effet, il n’est un secret aujourd’hui pour personne de savoir que la Chine fait partie des pays qui mirent très tôt sur pied le service public indépendant des aristocraties et des clercs religieux, une bureaucratie d’Etat par voie de concours.[3] Il a fallu attendre des siècles après pour que l’Europe découvre cette forme de modernité administrative (au XIXème siècle), progressivement imitée par le reste du monde.

Il n’est également un secret pour personne de savoir que la Chine fait partie des premiers pays à mettre en œuvre des technologies très avancées en matière de production agricole. Cette admiration pour le modèle chinois n’a disparu que lorsque les européens parviennent, grâce à leur supériorité militaire, à casser l’élan de la Chine.

Cependant, il convient de reconnaître que ce qui s’est passé entre le 19ème et la fin du 20ème siècle en Occident (développement, démocratisation et nationalisme), n’était qu’une parenthèse lorsqu’il faudrait considérer une civilisation de plus que millénaire à l’instar de celle de la Chine.

Le processus de développement de la Chine, une leçon à tirer pour l’Afrique

Ce que l’Afrique peut apprendre de l’expérience chinoise en matière de développement, c’est qu’il est possible de changer le cours de l’histoire, la Chine l’a fait, l’Afrique peut aussi le faire.

Rappelons qu’en 1978, la Chine était l’un des pays les plus pauvres du monde. Depuis lors, son revenu par habitant a augmenté de plus de 8 % par an en moyenne _ ce qui constituerait un taux remarquable. Elle a en outre, réussi un décollage économique spectaculaire, multipliant son poids dans l’économie mondiale par sept en trente ans et devenant la deuxième puissance économique en termes de PIB nominal ainsi que le premier pays exportateur à l’échelle international.

En Afrique par contre, le revenu par habitant n’a cessé de diminuer entre 1976 et le milieu des années 1990. Et depuis, l’Afrique enregistre une croissance constante, mais très hétérogène d’un pays à l’autre. La croissance est en effet bien plus rapide dans les pays riches en ressources naturelles que dans d’autres, pauvres en ressources naturelles.

Quelles leçons l’Afrique peut-elle tirer de la croissance économique chinoise ?

Il va de soi que tous les pays sont différents et que l’expérience d’un pays donné, aussi réussie soit-elle, n’est pas une panacée pour d’autres. Cela dit, la voie chinoise de développement pourrait offrir de l’espoir aux Etats bannis du cercle des puissances tutélaires et encourager l’exploration de possibilités qui jusqu’alors, étaient considérées comme inconcevables.

La Chine connaît, je l’ai dit, un développement économique sans précédent dans l’histoire, développement qui fascinerait les économies les plus avancées et pourrait, parfois, être source d’inquiétudes pour certains Etats. Ma lecture c’est que, si les vieilles puissances se montrent hostiles face à la montée fulgurante de la Chine, pourquoi l’Afrique ne réfléchirait t-elle pas différemment, à contre-courant des vieux paradigmes des relations internationales occidentales !

Conclusion

N’ayez pas peur de la Chine disait Philippe BARRET… Oui, si l’Occident a peur de l’éveil de la Chine, l’Afrique ne devrait pas tomber dans ce panneau de crainte ironique occidentaliste. Elle doit plutôt s’inscrire en vrai à l’ouverture de la Chine, dans une dynamique de coopération mutuellement avantageuse afin de reconquérir la dignité de l’Afrique, cette dignité longtemps bafouée par l’Occident via la colonisation.

Attention : Reproduction complète ou partielle interdite, sauf sur demande. Contacter Chine Magazine à contact@chinemagazine.com pour avoir l’autorisation.

Notes 

[1] Lire à ce sujet Chen Zhiming, « La voie chinoise de développement », Etudes internationales, volume 41, numéro 4, décembre 2010, p. 455–483, en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/ei/2010-v41-n4-ei3995/045558ar/, 20/11/2018, 13h20.

[2] Lire à ce sujet Samir AMIN, Le modèle chinois de développement : origines et parcours dans la mondialisation actuelle, en ligne : http://www.eve.coop/?a=16, 21/11/2018 à 14h01.

[3] Lire à ce sujet Étienne Balazs, La bureaucratie céleste : recherches sur l’économie et la société de la Chine traditionnelle, Paris, Gallimard, 1968 ; Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, Paris, 1997 ; Jacques Gernet, L’Intelligence de la Chine : le social et le mental, In L’Homme, 1996, Tome 36 n°137, Chine : facettes d’identité, pp. 234-237.

Bibliographie indicative

  1. Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, Paris, 1997
  2. Bertrand BADIE, Political developement, Economica ed., Paris, 1994.
  3. Chen Zhiming, « La voie chinoise de développement », Etudes internationales, volume 41, numéro 4, décembre 2010, p. 455–483, en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/ei/2010-v41-n4-ei3995/045558ar/, 20/11/2018, 13h20.
  4. DEUTSH K., Social mobilization and political development, American political science review, 1960.
  5. Elsa ASSIDON, Economic theories of development, La Decouverte ed., Paris, 2002.
  6. Etienne Balazs, La bureaucratie céleste : recherches sur l’économie et la société de la Chine traditionnelle, Paris, Gallimard, 1968
  7. Jacques Gernet, L’Intelligence de la Chine : le social et le mental, In L’Homme, 1996, Tome 36 n°137, Chine : facettes d’identité, pp. 234-237.
  8. PRICEWATERHOUSECOOPERS, 2010, Convergence, Catch-Up and Overtaking. How the Balance of World Economic Power is Shifting, 19 mars.
  9. Samir AMIN, Le modèle chinois de développement : origines et parcours dans la mondialisation actuelle, en ligne : http://www.eve.coop/?a=16, 21/11/2018 à 14h01.

Attention : Reproduction complète ou partielle interdite, sauf sur demande. Contacter Chine Magazine à contact@chinemagazine.com pour avoir l’autorisation.

De nationalité congolaise (RDC), je suis diplômé d’Etat en Techniques Industrielles/Option Radio Transmission de l’Institut Technique de Télécommunication. Je suis en outre, titulaire d’une licence en Relations Internationales dans la Faculté des Sciences Sociales Administratives et Politiques de l’Université de Kinshasa. Actuellement, je suis étudiant en Master des Relations Internationales/spécialité Relations Sino-Africaines à l’Institut d’Etudes Africaines de l’Université Normale de Zhejiang (浙江师范大学). Je suis auteur de plusieurs œuvres de l’esprit dont notamment :

  1. De la gestion des cours d’eau internationaux face à la souveraineté des Etats : regard sur la Commission Internationale Congo-Oubangui-Sangha ;
  2. Impact de l’aide humanitaire des agences du système des Nations Unies sur l’insécurité alimentaire à Mbandaka : cas de la FAO ;
  3. De l’insécurité et guerres incessantes dans la partie-Est de la RDC : pour un modèle d’analyse fondé sur la doctrine réaliste en Relations Internationales ;
  4. La SADC face à l’intégration des pays de l’Afrique australe ;
  5. Perspective d’adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne : enjeux et débats ;
  6. La tripartite de l’Organisation Internationale du Travail ;
  7. Entre l’idée d’une guerre des religions et les logiques d’analyse des relations internationales