De notre stagiaire Florian Roddier – Le 14 juillet 2021, le Conseiller d’État et Ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi a rencontré son homologue indien Subrahmanyam Jaishankar, à Douchanbé.

A cette occasion, le ministre chinois Wang Yi a souligné que les relations sino-indiennes étaient au plus bas, mais à malgré tout, tenu à rappeler que «la Chine et l’Inde sont des partenaires, mais pas des rivaux et encore moins des ennemis».

Si cette rencontre au sommet entre ces deux «géants d’Asie» est importante, c’est qu’encore en janvier 2021, des affrontements sont venus émailler les relations sino-indiennes.

Lorsque ces deux géants s’affrontent, sur la base de conflits frontaliers historiques, c’est l’ensemble des acteurs régionaux et l’ensemble de la communauté internationale qui tremble. Représentant à eux deux, un tiers de la population mondiale, les relations sino-indiennes (instaurées depuis la reconnaissance officielle de la Chine par l’Inde le 1er janvier 1950) ont oscillé entre phase de détente et phase de tensions.

Avec plus de 4 000 kilomètres de frontière commune, les opportunités de confrontation entre les deux pays furent grandes par le passé. D’autant plus que le tracé de cette frontière ne fut jamais réellement résolu. Certes des pourparlers eurent lieu, à l’image de la convention de Simla, en 1914, qui concerna le tracé de la frontière sino-tibétaine, mais qui ne fut jamais reconnu par les Chinois.

Alors, quand l’Empire britannique a permis l’indépendance de l’Inde et du Pakistan en 1947, et plus encore quand la Chine prit le contrôle du Tibet au début des années 1950, les premières frictions territoriales firent leur apparition, la Chine revendiquant un contrôle exclusif de l’Arunachal Pradesh et de l’Aksai Chin (région située dans le nord-ouest du plateau tibétain).

Or, encore aujourd’hui, ce sont ces régions, fruits de l’absence de consensus diplomatique, qui sont au cœur des tensions transfrontalières. Cette absence de compromis a déjà débouché par le passé sur un conflit armé (guerre sino-indienne de 1962) qui aura pour finalité l’occupation permanente par la Chine de l’Aksai Chin.

Il faudra attendre les années 1970-1990 pour que les tensions s’apaisent, avec notamment une reprise des échanges économiques et culturels en 1976, ainsi que la signature de deux accords bilatéraux en 1993 et 1996, visant à clarifier la LAC (ou Ligne of Actual Control) et interdire toute action militaire dans la zone.

Mais si ces questions territoriales sont aussi importantes, c’est qu’en découlent aussi une question de ressources, plus précisément de ressources en eau. Le plateau Tibétain est en effet la source de nombreux fleuves et rivières qui alimentent le sud de l’Asie.

Or quand la Chine annonce en novembre 2020, le projet de construction d’un nouveau barrage d’une puissance cumulée de 60 GW (ce qui en ferait l’installation électrique la plus puissante au monde), sur le Yarlung Tsangbo, une partie du fleuve Brahmapoutre, les pays en aval de ce fleuve s’inquiètent des conséquences sur leurs régions, notamment l’Inde, car les eaux de ce fleuve sont stratégiques pour l’irrigation de ses cultures dans le nord du pays.

Néanmoins, l’histoire montre qu’aucune guerre n’a eu pour unique origine un « stress hydrique », l’eau étant le plus souvent source de coopération que de conflits (même entre l’Inde et le Pakistan par exemple).

Par ailleurs, d’un point de vue purement économique, on observe depuis une dizaine d’années, une forte dépendance de l’Inde vis à vis de la Chine, notamment à cause d’un déficit en matière exportation entre les deux pays.

Ce déséquilibre fait pencher dangereusement la balance commerciale en faveur de la Chine, malgré une certaine complémentarité des deux économies, et malgré l’établissement d’un corridor économique entre le Bangladesh, la Chine, l’Inde et la Birmanie en 1999.

La réaction indienne à cette situation a entrainé des mesures restrictives sans précédent pour les investisseurs chinois. Le gouvernement indien s’est par exemple retiré, en 2019, des négociations pour la mise en place d’une zone de libre-échange régionale, le RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership), a augmenté les droits de douane sur certains produits venus de Chine et a renforcé les contrôles sur les investissements chinois dans le pays, au cours de l’année 2020.

D’un point de vue politique aussi, les relations sino-indiennes sont parfois conflictuelles. Les différents héritages coloniaux ont entrainé la mise en place de régimes politiques différents. Le socialisme à la chinoise s’oppose au capitalisme indien.

Mais il y a bien un point sur lequel ces deux géants se rejoignent, c’est la culture du nationalisme. Alors, quand la Chine a pris le contrôle du Tibet au début des années 1950, et que suite à des soulèvements tibétains contre l’occupation chinoise en 1959, l’Inde accueillait le Dalaï-Lama en exil, la Chine s’insurgea.

Cette situation a depuis une soixante d’années été un sujet de friction. L’Inde refuse en effet de restreindre les activités du Dalaï-Lama et de son gouvernement en exil installé à Dharamsala au nord de l’Inde.

De plus, l’Inde ne cède pas aux pressions chinoises, en refusant d’interdire par exemple à cette autorité spirituelle de se rendre en 2009 au monastère tibétain de Tawang, situé dans l’Arunachal Pradesh, comme le souligne Jean-Pierre Cabestan dans son ouvrage La politique internationale de la Chine, en 2015.

Enfin, d’un point de vue géopolitique, on retrouve là aussi une compétition sino-indienne en termes de sphère d’influence, à l’échelle régionale et mondiale. Historiquement, ces deux sphères d’influence sont bien distinctes, car dès le XIXème siècle, la Chine a porté son regard sur l’Asie orientale et l’océan Pacifique, alors que l’Inde portait elle son regard sur le sous-continent et l’océan indien.

Or depuis la fin du XXème siècle, ces sphères d’influence ont tendance à s’entrecroiser, source de nouvelles tensions. Même si l’année 1954 a vu la signature de l’accord de Panchsheel entre l’Inde et la Chine, stipulant dans son préambule les Cinq Principes fondamentaux à respecter, afin d’entretenir une relation sino-indienne saine, le nouveau statut acquis par l’Inde en tant que puissance nucléaire en 1998 a changé la donne.

En effet, comme le souligne Jean-Pierre Cabestan, en 2015 : «Dès lors, il devint difficile pour la Chine de ne pas inclure l’Inde dans sa diplomatie à l’égard des grands pays (daguo waijiao). En d’autres termes, c’est cette montée en puissance militaire de New Dehli qui fit prendre conscience à Pékin de la nécessité d’accorder une attention plus grande à cette capitale».

Dès le début des années 2000, chaque puissance va alors chercher à se prémunir des aspirations de l’autre à l’échelle régionale, en nouant des relations bilatérales avec des acteurs régionaux et mondiaux.

C’est le cas de la Chine, avec notamment le Pakistan, qui a reconnu la République Populaire de Chine dès 1951. Ennemi juré de l’Inde, ce rapprochement a été motivé par des facteurs géopolitiques, territoriaux et politiques (notamment en matière de vente d’armes). Un corridor économique sino-pakistanais fut d’ailleurs mis en place en 2015.

Ce fut le cas aussi de l’Inde avec les États-Unis, ce-dernier considérant l’Inde comme sa pierre angulaire pour contrer la Chine en Asie. Les exemples les plus marquants de cette coopération indo-américaine sont l’accord de coopération sur le nucléaire civil en 2008, ou la réactivation en 2017, du Dialogue de sécurité quadrilatéral (QUAD), regroupant le Japon, les États-Unis, l’Australie et l’Inde. Car au-delà d’une simple coopération avec les États-Unis, cette stratégie permet à l’Inde de se rapprocher diplomatiquement et militairement des alliés américains dans la région.

Il ne faut cependant pas nier les efforts de rapprochement entre la Chine et l’Inde sur cette même période, comme en témoigne la signature en 2005 d’un accord bilatéral de «partenariat stratégique pour la paix et la prospérité».

Sur les grands sujets économiques et financiers, l’Inde et la Chine se sont aussi rapprochés mutuellement au cours des différents sommets des BRICS depuis 2010. Ce rapprochement a été rendu possible par des conceptions similaires en termes de relations internationales entre la Chine et l’Inde, autour des concepts notamment de multipolarité et de non-alignement.

Mais ces deux géants se craignent, et cette situation ne peut qu’être amplifié par un fort sentiment nationaliste. Malgré la tenue de l’année de l’amitié et de la coopération Inde-Chine en 2012, afin de favoriser un rapprochement des peuples, les rivalités entre ces deux États se font ressentir au sein même de la population, rivalités exaltées par certains médias locaux, comme c’est déjà le cas dans les relations Chine-Vietnam à propos de leur concurrence en mer de Chine méridionale.

Même si les tensions se sont accentuées depuis le début des années 2010 entre ces deux États, l’Inde est bien consciente de son déficit aussi bien militaire, organisationnel qu’économique sur la République Populaire de Chine, empêchant d’une certaine façon toute transformation de ces tensions en conflit généralisé.

Cependant, dans un cadre plus large, et notamment suite à la mise en place de l’initiative des nouvelles routes de la Soie, les espaces encore libres à l’échelle régionale sont encore des lieux de compétition accrue entre l’Inde et la Chine.

C’est le cas de la Birmanie ou du Népal par exemple qui sont régulièrement approchés par ces deux États afin de les inclure dans leur sphère d’influence. L’auteur Li Li prévoyait en 2014, dans son article intitulé «Une analyse des raisons de la maturation des relations sino-indiennes», une «compétition réciproque inévitable», malgré des efforts d’apaisement de part et d’autre de la frontière himalayenne.

Une chose est sûre, dans ce contexte de pandémie mondiale, l’Inde est en ce moment plus préoccupée par sa gestion interne de l’épidémie que par ses velléités avec son voisin chinois.